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 Collection "Eros" - CPE

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pcabriotpi83
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MessageSujet: Collection "Eros" - CPE   Ven 27 Juil - 10:41

La Collection “Éros” – C.P.E.

En ouvrant le 18 juillet 2009 le topic « Collection érotique sans intitulé (PIC) » (voir http://litteraturepopulaire.winnerbb.net/t2158-collection-erotique-sans-intitule-pic ), feu l’ami Herbulot y annonçait une collection de plus de 90 titres, et la difficulté d’en faire l’agencement chronologique du fait de la non numérotation des titres.

Au cours de la mise en ligne de scans de couvertures qui en suivit, l’ami Arzam remarqua que certains titres faisaient partie d’une Collection “Éros”, éditée par Pierre Pic, et le même jour je donnais une liste – dans le désordre – de 22 titres appartenant à cette collection particulière intitulée "Éros", et qui porte le label C.P.E.

Les raisons de la création de cette Collection “Éros”, qui somme toute fait un doublon avec la collection érotique sans intitulé apparue quelque quatre ans plus tôt, ne sont pas connues. Cette nouvelle collection semble se réserver les romans un peu plus consistants (240, 272, 288 pages…), tout en gardant les mêmes auteurs ; mais, à part les dimensions des ouvrages qui vont passer de 12 x 18,5 cm à 14 x19 cm, c’est surtout le prix qui va changer : 650 F contre 430 F pour la série “classique”…

Les caractéristiques de cette collections sont les suivantes :
 Un format 14 x 19 cm,
 Un nombre de pages largement supérieur à 200 pages (jusqu’à 288 pages !)
 Une couverture cartonnée semi-rigide,
 Une jaquette illustrée couleur (recto&dos) suggestive signée JIHEL, sur laquelle figure – de temps en temps – une vignette triangulaire avec le nom de la collection ou une silhouette de Cupidon – ce triangle servant de symbole de reconnaissance de la collection,
 Une notification au verso de la jaquette de l’interdiction aux mineurs,
 Un prix de 650 F (passant ensuite à 750 F)

Comme sa sœur aînée apparue en 1952, chaque titre de la Collection “Éros” annonce (sauf exception) le titre suivant, le rythme de publication étant en moyenne mensuel.

La collection, qui comportera 26 titres entre le troisième trimestre 1956 et le début de 1959 {1}, sera presque entièrement interdite de vente aux mineurs, d’exposition et d’affichage, par voie administrative (article 14 de la loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse). Un titre sera poursuivi pour outrage aux bonnes mœurs et fera condamner en 1960 Pierre PIC et son épouse Georgette, coéditrice, à 5000 F d’amende chacun et à un mois de prison avec sursis ; et l’auteur à 1000 F d’amende et à deux mois de prison ferme.

En décembre 1958, l’article 14 de la loi de 1949 est modifié et introduit (entre autre) une obligation de dépôt préalable pour les éditeurs ayant eu trois titres interdits sur une période d’un an. C’est le cas pour Pierre Pic, qui doit dorénavant déposer ses ouvrages imprimés au Ministère de la Justice et attendre 3 mois avant de pouvoir les mettre en vente en cas d’absence d’interdiction de diffusion.
A sa réunion du 5 mars 1959, la Commission de Surveillance demande l’interdiction de tous les titres de la collection (ainsi que ceux de la collection sans intitulé) imprimés depuis le début de l’année. Pic essaiera de contourner ces interdictions en basculant ses publications sur le nouveau label des Éditions Karolus, que va créer pour la circonstance son fils Jean.
C’est ainsi que La Nymphomane, qui devait être au premier trimestre 1959 le 26ème titre de la Collection “Éros”, sera surchargé « Éditions Karolus » et publié seulement au 4ème trimestre de la même année… ce qui ne l’empêchera pas d’être “interdit” en 1960.

{1} Le 26ème titre de la collection : “La nymphomane”, imprimé aux Éditions CPE au premier trimestre 1959, sera “labélisé” par une vignette collée sur la couverture et en dernière page Éditions Karolus, la toute nouvelle maison d’éditions créée par Jean Pic, le fils de Pierre, pour remplacer le label C.P.E., désormais grillé par la censure. Le titre, déjà imprimé début 1959, attendra le quatrième trimestre 1959 pour recevoir son dépôt légal imprimeur chez Karolus. Suivra une série d’une dizaine d’ouvrages sous le label Karolus qui, reprenant les derniers auteurs publiés, peut s’apparenter à la suite (et fin) des deux collections “Éros” et sans intitulé.

Nota : les indications de titre, signature, éditeur fournies dans la liste ci-après sont celles figurant en page de titre des ouvrages. Toutes les illustrations des jaquettes sont de JIHEL


- nn01 – Débauches CLÉMENT Roger – 1956 T3 – Double interdiction de vente aux mineurs, d’exposition et d’affichage en 1958.
- nn02 – La vierge de l’Oubangui SANGAR Michel – 1956 T3.
- nn03 – Le paradis des amours ANTONY Nina [Jeanine RUBIA] – 1956 T3.
- nn04 – La bête érotique VILMAUR Roger [Roland MANEVILLE] – 1956 T4 - Double interdiction de vente aux mineurs, d’exposition et d’affichage en 1957.
- nn05 – Strip-tease et folie douce - SANGAR Michel – 1957 T1.
- nn06 – La chair en feu SIX Étienne [ ? ? ?] – 1957 T1 - Double interdiction de vente aux mineurs, d’exposition et d’affichage en 1958.
- nn07 – Parties fines BOULAY Luc [Pierre BOUDON, alias Alphonse BOUDARD] – 1957 T1 - Double interdiction de vente aux mineurs, d’exposition et d’affichage en 1958.
- nn08 – Le gouffre des passions - VILMAUR Roger [Roland MANEVILLE] – 1957 T2 - Double interdiction de vente aux mineurs, d’exposition et d’affichage en 1957.
- nn09 – Joutes amoureuses GALDOS Tacho – 1957 T3 - Double interdiction de vente aux mineurs, d’exposition et d’affichage en 1957.
- nn10 – Frénésies sensuelles - VILMAUR Roger [Roland MANEVILLE] – 1957 T3 - Double interdiction de vente aux mineurs, d’exposition et d’affichage en 1957.
- nn11 – Symphonie charnelle MITCHUM Harry [Viviane CAMBON] – 1957 T3 – Triple interdiction de vente aux mineurs, d’exposition et d’affichage, et de publicité en 1960. Ce titre bénéficiera selon son édition de deux jaquettes différentes, toutes deux de JIHEL.
- nn12 – Les aguicheuses SANGAR Michel – 1957 T3 - Double interdiction de vente aux mineurs, d’exposition et d’affichage en 1957.
- nn13 – Folles extases DELLA ROCCA Luis [Georges ROQUES] – 1957 T4 - Double interdiction de vente aux mineurs, d’exposition et d’affichage en 1958.
- nn14 – Les corrompues - VILMAUR Roger [Roland MANEVILLE] – 1957 T4 - Double interdiction de vente aux mineurs, d’exposition et d’affichage en 1958.
- nn15 – Les charmeuses de printemps - VILMAUR Roger [Roland MANEVILLE] – 1957 T4 - Double interdiction de vente aux mineurs, d’exposition et d’affichage en 1958.
- nn16 – Girls pour veufs VILMAUR Roger [Roland MANEVILLE] – 1958 T1 - Double interdiction de vente aux mineurs, d’exposition et d’affichage en 1958.
- nn17 – La porte de la bagatelle LOPEZ Alberto - 1958 T1 - Double interdiction de vente aux mineurs, d’exposition et d’affichage en 1958.
- nn18 – Rumeurs sur le Harem - SANGAR Michel – 1958 T1 - Double interdiction de vente aux mineurs, d’exposition et d’affichage en 1958.
- nn19 – Les grandes ardeurs SAVANI Laurent [Pierre BOUDON, alias Alphonse BOUDARD] – 1958 T2 - Double interdiction de vente aux mineurs, d’exposition et d’affichage en 1958. Ce titre fera condamner en 1960 Pierre Pic et son épouse Georgette, coéditrice, à 5000 F d’amende chacun et un mois de prison avec sursis ; et Alphonse Boudard à 1000 F d’amende et deux mois de prison ferme, qu’il effectuera.
- nn20 – Les corps ivres - MITCHUM Harry [Viviane CAMBON] – 1958 T2 - Double interdiction de vente aux mineurs, d’exposition et d’affichage en 1958.
- nn21 – Stars et ribaudes DARQUEVILLE Simon – 1958 T3 - Double interdiction de vente aux mineurs, d’exposition et d’affichage en 1958.
- nn22 – Paroxysme (noté “Paroxysmes” sur la jaquette) - DELLA ROCCA Luis [Georges ROQUES] – 1958 T3 – Triple interdiction de vente aux mineurs, d’exposition et d’affichage, et de publicité en 1960.
- nn23 – La redoutable panthère LOPEZ Alberto – 1958 T3 - Triple interdiction de vente aux mineurs, d’exposition et d’affichage, et de publicité en 1959.
- nn24 – Les impudiques DANVERS André – 1959 T1 - Triple interdiction de vente aux mineurs, d’exposition et d’affichage, et de publicité en 1959.
- nn25 – L’ève éternelle - LOPEZ Alberto – 1959 T1 - Triple interdiction de vente aux mineurs, d’exposition et d’affichage, et de publicité en 1959.
- nn26 – La nymphomane DUCASEAU Marcel (DUCAZEAU sur la jaquette) – 1959 T1 – La mention d’éditeur est surchargée par “Éditions Karolus” (même adresse que CPE), avec une date de dépôt légal (Imprimeur) de 1959 T4 - Annonce « La révolte des sens », de Luis DELLA ROCCA… qui ne paraîtra pas - Triple interdiction de vente aux mineurs, d’exposition et d’affichage, et de publicité en 1960.

TontonPierre, - avec la complicité de Frank Evrard



Dernière édition par pcabriotpi83 le Dim 19 Aoû - 18:51, édité 4 fois
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MessageSujet: Georgette Sancerre   Ven 27 Juil - 23:24

Est-ce que Georgette Sancerre serait Georgette Pic ?

en fait , cette question aurait du être dans l'autre toPIC . Tant pis , c'est fait !
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pcabriotpi83
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MessageSujet: Re: Collection "Eros" - CPE   Sam 28 Juil - 10:54

Aucune idée... Georgette Pic, née Sireix.. Si elle naquît du côté de Sancerre, cela pourrait servir de piste...
Au fait... As-tu pu t'endormir paisiblement hier avec nos couvrantes de JIHEL???

TontonPierre
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MessageSujet: pierre PIC /Jean Pic / Georgette Sireix   Sam 28 Juil - 13:57

Eh , oui , merci pour tes douceurs vespérales !

Eh, non !,
SIREIX Georgette
couturière
N : 17.03.1908 Deuil la Barre
D : 05.06.1997 Barcelonne du Gers (32700) - 89 ans

mariée le 25/02/1928 à Soisy-sous-Montmorency avec
PIC Pierre
imprimeur éditeur
N : 03.12.1902 Bordeaux (33000)
D : 05.07.1963 Barcelonne du Gers (32700) - 60 ans

un fils : PIC SIREIX Jean
décorateur, éditeur, puis agent immobilier
né le 08/01/1934 à Montmorency (95)
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pcabriotpi83
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MessageSujet: Les grandes ardeurs > < Outrage aux moeurs   Jeu 2 Aoû - 15:04

"Outrage aux moeurs" : inspiré du procès des "Grandes Ardeurs" - roman de la Collection "Éros"

Le 9 janvier 1960, Alphonse Boudard est “extrait” de sa cellule de Fresnes, où il purge une peine de plusieurs années de prison, pour comparaître devant la 17ème chambre “Correctionnelle” de la Seine pour son roman Les Grandes Ardeurs {1}, qui a été édité sous la signature de Laurent Savani et qui a été publié en 1958 aux Éditions CPE. Objet du délit : Outrages aux bonnes mœurs, avec la complicité de son éditeur.
Tout le monde est là : l’accusé, bien sûr, et son avocat, qui arrivera comme d’habitude en retard ; son éditeur, avec sa femme – gérante de la Société au moment de la parution du titre ; le nouveau gérant - qui l’avait remplacée depuis ; et l’avocat de la maison d’éditions…
Le casier judiciaire de l’accusé ne joue pas en sa faveur, pas plus que ses arguments, ni les effets de manche de son avocat. Alphonse Boudard y écopera de 1000 F d’amende et de deux mois de prison fermes (supplémentaires !) ; Pierre PIC et son épouse de 5000 F d’amende et d’un mois avec sursis chacun ; et Fernand Paquin (ou Daquin ?), qui avait succédé à Georgette PIC comme gérant en avril 1958 de 2000 d’amende.
"Les Grandes Ardeurs", signé Laurent Savani, paru au deuxième trimestre 1958
(cliché Site de vente en ligne de Guy David / CapitaineCap)


Ce procès inspirera à Alphonse Boudard la nouvelle “Outrage aux mœurs”, qui sera initialement publiée avec d’autres nouvelles dans le recueil “Les enfants de chœur” chez Flammarion en 1982. Alphonse Boudard y raconte, dans le style mi argotique qu’il affectionne, l’audience du procès (qu’il situe en décembre) pour outrages aux bonnes mœurs pour le roman “Prisonnières de la chair”, qu’il a écrit sous le pseudonyme de Lucie Desvallière, et pour la complicité de son éditeur – Armand Gourdier, sa femme Germaine et leur employé Jean-Jacques, « qui forment à eux trois la S.A.R.L. coupable, les Éditions artistiques réunies. »


Les enfants de chœur. Première édition chez Flammarion en 1982.
La nouvelle « Outrage aux mœurs » est reprise fin des années 90 dans un recueil de quatre nouvelles chez Librio, qu’on trouve à 90 cts d’euro sur la toile.


Je me propose de citer et de commenter sur le forum de larges extraits de cette nouvelle, qui d’une part donnent quelques informations sur la CPE et son mode de fonctionnement, et qui d’autre part montrent bien les arguments qui étaient développés de part et d’autre à l’époque dans ce genre de procès.

{1} Ce titre fut, avec “Parties fines” signé Luc Boulay et publié au premier trimestre 1957, l’un des deux titres que Pierre Michel Boudon, alias Alphonse Boudard, écrivit pour Pierre PIC et qui furent publiés dans la collection « Éros ». Ces deux titres, comme la presque totalité de ceux de la Collection « Éros », furent interdits par voie administrative à la demande de la Commission de Surveillance lors de sa réunion du 16 octobre 1958. Les Grandes Ardeurs donnèrent lieu, en plus, à un procès pour outrages aux bonnes mœurs contre l’auteur et son éditeur.


Citation :
Voici treize heures et le tribunal. La sonnette. Ils entrent queue leu leu, le président, ses assesseurs, le proc. On se lève. Les cipaux saluent. Les portes s’ouvrent pour le public. (…) Pas lerche d’assistance. C’est un jour tout venant minable. (…) Le banc de la presse est vide. J’attire rien, je suis le délinquant récidiviste inconnu. Dans la salle voici mes complices : Armand, sa femme et leur employé qui forme à eux trois la S.A.R.L. coupable, les Éditions artistiques réunies.

L’Article 285 du Code pénal (Section : De l’outrage aux bonnes mœurs commis, notamment, par la voie de la presse et du livre) indiquait que : « Quand les délits prévus par la présente section seront commis par la voie de la presse, les directeurs des publications ou éditeurs seront, pour le fait seul de la publication, passibles comme auteurs principaux des peines portées ci-dessus. ». C’est la raison pour laquelle l’éditeur comparaît ici de concert avec l’auteur. Armand, c’est bien sûr Pierre Pic, sa femme (Georgette), qui était à l’époque de la publication de l’ouvrage la gérante de la CPE et l’employé (Fernand Georges Paquin), qui avait repris la gérance de la CPE en 1958. Pour la circonstance, la Compagnie Parisienne d’Éditions (CPE) est rebaptisée « Éditions artistiques réunies ».

Citation :
A Pigalle, au fond d’une impasse, leur siège social, le dépôt des bouquins. Le bureau est au-dessus, juste attenant à la cuistance où Madame fait ses fritures… le poiscaille… les choux-fleurs ! (…) M’sieur Armand, son vice, c’est la dive, les boutanches de blanc, les tournées interminables aux rades alentour. Je le frime et frémis. Il a déjà son compte, l’enfoiré ! Germaine l’aide pénible à s’asseoir. Il est tout mol sur ses cannes, l’œil vitreux. Il me fait un geste amical.

Aphonse Boudard situe la maison d’éditions à Pigalle, alors que la CPE se situait au 80 de la rue René Boulanger, une petite rue parallèle au boulevard Saint-Martin entre la place de la République et la Porte Saint-Martin, dans le 10ème arrondissement de Paris. Le 80 était bien une espèce d’impasse, avec locaux d’entrepôt au fond de la cour. (je l’ai personnellement connu car c’était mon quartier fin des années 50 !). Aujourd’hui, l’impasse a été remplacée par un immeuble avec entrée sous porche. Quant au vice de Pierre Pic, j’ose espérer qu’Alphonse Boudard a un peu forcé le trait… Rappelons toutefois que Pierre Pic mourra en 1963, après avoir à peine dépassé ses 60 ans…

Citation :
Toujours avec les éditeurs, d’une façon l’autre, j’ai eu des ennuis. Là, mes premières armes littéraires, ça débutait vous voyez comment… Je signais, faut dire, d’un pseudo. C’était en somme un faux départ. (…)

Alphonse Boudard semble avoir eu pas mal d’ennuis avec ses différents éditeurs. Il nous dit que Pierre Pic est l’éditeur pour qui il a commencé à écrire, en utilisant des pseudos. Il semble toutefois “renier” les écrits de cette époque : un faux départ ! dit-il. C’est certainement la raison pour laquelle il refusera de faire rééditer ce titre érotique, ainsi que le précédent (Parties fines), arguant qu’il n’avait pas encore trouvé son style…

Citation :
Armand, dans la salle, il avait pas l’air d’avoir retrouvé tous ses esprits. Lui que je surveillais. Je subodorais l'incident, le scandale à l’audience, ça ne pouvait que me retomber à moi finalement sur la gueule. Ça n’a pas loupé, dès le départ, l’interrogatoire d’identité. Il a dégrafé sa cravate. « Vous permettez, m’sieur le président, y fait bien trop chaud ici. » Lubary, mon défenseur, selon sa tranquille habitude était en retard. Il est arrivé juste à ce moment-là. On a beau dire des avocats, on se raccroche à leur roupane quand on est à la dérive sur l’océan des procédures. Il s’est installé, calme, superbe, devant moi après m’avoir négligemment serré la pogne.
Le président n’appréciait pas la désinvolture d’Armand. Ça le disposait pas indulgent. A la lecture de mon pedigree, s’il a pris le ton sec au rasif.
— Vous êtes détenu pour une autre cause. Votre casier judiciaire est déjà bien lourd !
Et d’énumérer, de s’appliquer, d’insister sur mes sapements… Alors voilà, pour tout arranger, je porte atteinte aux mœurs, je tartine sous le pseudonyme de Lucie Desvallière dans la pornographie, j’incite à la débauche mes prudes contemporains !
Je bafouille, j’avais pas l’intention, j’ai écrit ça pour me distraire. Publié aux Éditions artistiques réunies, j’ai pas beau schpile, mon argument tombe à plat.

Les choses commencent bien mal pour Alphonse Boudard : la désinvolture de son éditeur, son avocat retardataire, son casier judiciaire déjà bien chargé… L’accusé sent bien en plus que ce n’est pas la renommée de sa maison d’éditions qui va l’aider pour son procès…

Citation :
Armand Gourdier, son papelard s’il est signifiant dans le secteur cochon ! Poursuivi, plusieurs fois condamné, interdit à l’affichage ! Depuis vingt piges il est connu, étiqueté sur place. Suffit d’ailleurs de consulter son catalogue. Ce choix édifiant ! L’Amour en trente-deux leçons ! Les grandes Ardeurs ! Supplices asiatiques ! Voluptés interdites ! La Reine des garces ! Technique secrète du vice ! Les Mémoires d’une strip-teaseuse ! Ardentes Libertines ! Rien que des titres, paraît-il, à choquer la pudeur du lecteur catholique apostolique. (…). Un de ceux-là qui nous vaut notre comparution, un papa démocrate-chrétien. Il a surpris son fils mineur se livrant à l’onanisme d’une main tandis que l’autre, la gauche, tenait en ses doigts mon ouvrage. (…) S’il a foncé alors au chagrin, ce père de famille outragé, chez les lardus, dénoncer le libraire criminel. Remonter ensuite jusqu’à M’sieur Armand, sa S.A.R.L., puis mézig, l’auteur, le responsable n° 1 du forfait, un jeu d’enfant policier ! Hop ! on m’a trouvé tout chaud, déjà sous clef, prêt au prétoire.

En aparté, Alphonse Boudard nous donne quelques informations sur son éditeur et son catalogue de titres. On y retrouve le titre « Les Grandes Ardeurs », le véritable titre objet de la comparution au tribunal… Un autre titre « L’amour en trente-deux leçons », est un clin d’œil au « Kama-Soutra » que Pierre Pic avait réédité dès 1952 à la CPE, et qui avait été – semble-t-il – un beau succès d’édition. A noter aussi la “filière” par laquelle la justice est remontée à l’auteur, à la suite d’une simple dénonciation auprès de la police.

Citation :
Je ne nie rien, j’aurais mauvaise grâce ! Je conteste juste, je nuance un peu. Ce petit bouquin, une amusette somme toute, quelque chose d’assez inoffensif, si l’on considère un instant tout ce qui se publie, s’étale en vitrine, ce qu’on voit dans les salles obscures déjà à cette époque. Je cite aucun nom, aucun titre, c’est pas mon genre. Je fais remarquer que ça dépend surtout de l'éditeur les poursuites en outrages. Sous le label Gallimard, Grasset, Plon, Denoël... on dévoile pas mal de membres en érection, de glands décalottés, de vagins baveux. On y dépeint de sacrées turpitudes! Nous autres, aux Éditions artistiques réunies, dans un sens on serait beaucoup plus réservés, on se la donne sévère des pudeurs outragées. M’sieur Armand, il a beau être poivre défoncé dès la premier bulletin d’information à Luxembourg, pour ce qui est des passages glandilleux dans ses publications, il a le coup de sabord décisif… comme un sixième sens, un Huitième Art ! Pas de chatte, pas de chibre, pas un poil de sec ni d’humide ! Il est là-dessus impitoyable.

Les arguments classiques de défense dans le domaine de l’accusation « d’outrage aux bonnes mœurs » : Il y a pire que ça au même moment et tout autour de nous… ; Les autres font pire et ne sont pas inquiétés…

Citation :
Faut se démerder, nous, ses plumitifs appointés, se défoncer le caisson à la recherche de la métaphore aguichante, l’allusion doucement coquine ! dégauchir l’allégorie adéquate ! l’antiphrase chargée d’érotisme ! Ce turf ! J’ai appris pas mal, au fond, chez m’sieur Armand question belles-lettres, j’y ai fait les classes. (…)

Alphonse Boudard a donc fait ses classes « d’auteur » chez Pierre Pic, qui était visiblement exigeant sur la manière d’écrire ces textes coquins. Il convient de rapprocher – voire d’opposer ! – les contraintes rapportées par Alphonse Boudard avec ce qu’en disait Eric Losfeld dans ses mémoires, où il rapportait qu’en tant que compagnon d’écurie d’Alphonse Boudard chez Pic, il était demandé de plus en plus d’audace dans le piment sexy (in Endetté comme une mule, ou la passion d’éditer, Paris – Pierre Belfond, 1979 – page 38)

Citation :
… j’ose, je suggère avec tout le respect dû, qu’il pourrait y avoir deux poids. Notre clientèle, j’explique un peu, c’est plutôt le lecteur loquedu. M’sieur Armand il fourgue surtout sa camelote dans les casernes, les gendarmeries… sur les marchés, aux Puces, dans les librairies-merceries de banlieue ! Il imprime jamais sur papier Japon. J’admets, je peux guère faire autrement, la polissonnerie de mon ours, mais je souligne son côté démocratique.

…Evidemment, La CPE / Éditions artistiques réunies, ce n’est pas Gallimard ou Grasset, ni dans le profil du lectorat, ni dans le circuit de distribution…

Citation :
L’érotisme de bon aloi à la portée des classes laborieuses, des économiquement faibles, ce à quoi je tente. Maître Lubary saisit l’aubaine, il m’arrache le relais ! (…) Démarrage sur les chapeaux de roues ! Le ton ironique, plaisant, mondain, spirituel. Il s’amuse. S’il fait rire les guignols, c’est dans la fouille ! La Démocratie, le déclic ! Il en appelle aux grands principes. Y aurait-il alors certaines licences autorisées pour les gens d’Auteuil de Passy, les riches, et interdites au prolétariat ? Il interroge. « Allons, messieurs ! »

« L’érostisme de bon aloi à la portée des lasses laborieuses… ». C’est-y pas beau, hein ?

Citation :
Il s’envole des manches. Armand, ça le dessoûle un peu, il écoute, il s’écarquille, il s’attendait pas ! Son avocat à lui, c’est nettement le gabarit au-dessous, le bafouilleux quelconque, bigleux du dossier, endormeur debout des magistratures assises. Lubary, pardon ! Quand il attaque sa chansonnette, ça devient l’Opéra tout de suite. (…). Mon ouvrage, il ne le trouve pas libidineux du tout, lui, un peu simplement gaillard, poivré, rabelaisien ! Ne sommes-nous pas en France, que diable ! que diantre ! (…) Il me balance même les toutes premières fleurs de ma carrière. Il me dénie pas un certain talent, une certaine allégresse de plume ! Il ne comprend pas du tout ce procès alors que le sexe triomphe jusque dans nos publicités, sur tous les murs de nos villes ! Le pacsif ! Je me crois déjà hors, acquitté, sauf, félicité du tribunal pourquoi pas ! Armand pavoise de toute sa trogne. Germaine, je la sens guillerette. Même l’emballeur Jean-Jacques pourtant de gueule si inexpressif, il a l’air un peu moins amorphe. C’est le style, lui, vieux zazou. Il a conservé la coiffure de ses vingt ans, les cheveux en plaque lustrée sur les côtés, la houppette frisottée au-dessus. A la longue, elle se déplume la houppette, elle se clairsème. Bon, c’était trop de se faire triomphante. Les maîtres éloquents marioles, ça suffit pas, faut croire, chez Madame Thémis.

C’est somme toute un bon ouvrage, simplement un peu gaillard… si l’on en croit l’avocat d’Alphonse Boudard. Comment même comprendre ce procès, alors que le sexe triomphe dans les publicités, sur tous les murs de nos villes…

Citation :
Le procureur, dans sa contre-attaque, il a tout de suite remis les choses au point voulu : « L’auteur, comme l’éditeur, ont agi, Monsieur le Président, dans un but de lucre facile ! Ces gens-là exploitent les sentiments immoraux d’une certaine clientèle de dépravés. »
A sa façon s’il me l’épluche mon chef-d’œuvre ! Une succession de scènes lubriques ininterrompue ! Un minimum de liaison nécessaire pour décrire de façon cohérente la vie d’une femme dominée par la sexualité ! J’émaille, en outre, mon récit de scènes lesbiennes ! Il ne saurait attribuer à un tel ouvrage le caractère d’une étude de mœurs ! Sans doute, il en excuserait certaines dans un récit dont elles ne formeraient que des épisodes, mais, ici, la répétition, la fréquence, l’accumulation des tableaux érotiques, les détails indécents, graveleux, sont destinés visiblement à exciter les plus bas instincts du lecteur ! Un livre pareil ne peut être apprécié que par des obsédés sexuels, des vicieux, des corrompus !

L’argument massue du Ministère Public : Le lucre facile qui exploite une clientèle d’obsédés sexuels, de vicieux, de corrompus. Il faut absolument détruire tout cela…

Citation :
Il est moins brillant jacteur que Lubary mais il fait mouche. Il frappe plus sec. Notre cabane s’écroule. il demande toutes les rigueurs de la Loi, articles 283, 285, 287, 290, 59 et 60 du Code pénal ! De la prison ferme pour ma pomme, repris de justice, malfaiteur notoire, pornographe en sus ! S’il admet le bénéfice du sursis pour Armand Gourdier, sa compagne et leur employé, en tout cas, pour tous, il exige une très forte amende et, bien entendu, la confiscation de l’ouvrage saisi !
Il va obtenir largement satisfaction, le cher homme représentant toute entière la Société offensée par Les Prisonnières de la chair. Lubary aura beau reprendre à nouveau mes arguments, les détailler, les développer en style oratoire divertissant, vif, bagatellisant, salonneux, je me retrouve au bout du parcours avec deux mois de cabane supplémentaires et cent sacs d’amende ! Armand s’en tire, lui, pour la taule avec sursis, mais il devra casquer deux briques au Trésor, autant dire qu’il va se retrouver presque à la rue ! Amen !
La justice est passée, Lubary me chuchote quelques paroles réconfortantes puis il s’envole. M’sieur Armand et ses complices regagnent le fond de la salle. Je me rassois. Deux marcotins, on dit dans le circuit pénitentiaire que ça se fait sur une jambe, faut tout de même se les farcir. Je calcule que ça me fera sauter soixante jours de printemps 1961. Je n’irai plus au bois. On arrive à s’en branler du printemps, on se fait à bien des choses.

Enveloppez, c’est pesé… Au suivant de ces messieurs !…


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MessageSujet: Boudard chez Pic   Ven 16 Déc - 20:27

Quand Boudard écrivait chez Pic…

Le message précédent nous plongeait dans l’ambiance de l’audience du procès pour outrages aux bonnes mœurs intenté contre Alphonse Boudard et son éditeur en 1960 pour l’ouvrage “Les grandes ardeurs” publié en 1958. Rappelons que cette audience inspira à Alphonse Boudard la nouvelle “Outrage aux mœurs” qu’il publia en 1982 dans le recueil de nouvelles “Les enfants de chœur”, et qui servit de corps au message précédent.

Dans le livre d’entretiens “Contre-enquête” de Lucien d’Azay, plus tardif, Alphonse Boudard raconte ses débuts littéraires et notamment ses tout débuts chez Pierre Pic. Pour ceux qui ne possèdent pas cet ouvrage (s’il en est parmi les aficionados du forum), il me paraît intéressant de citer le passage correspondant avec quelques annotations personnelles circonstanciées {1}.

Alors que Lucien d’Azay amène Alphonse Boudard à parler des débuts de sa carrière littéraire, citant “Les Combattants du petit bonheur” dont une première version fut pensée et écrite en prison, ce dernier lui annonce qu’avant cela il avait déjà commencé à écrire :

«(…) ma toute première expérience vraiment littéraire, c’était pendant que j’étais à l’hosto. Un copain me dit : «On peut se faire un peu de pognon en écrivant des livres érotiques».
C’étaient des bouquins avec une pin-up sur la couverture : un dessinateur célèbre à l’époque, qui s’appelait Brenot, dessinait des filles longues avec une belle poitrine, c’était très joli… »

La période de “l’hosto” correspond à 1952-1955, quand Alphonse Boudard était soigné en hôpital et en sanatorium pour sa tuberculose. On peut supposer que le copain en question écrivait lui-même des romans et, bien que Boudard ne précise pas son nom, qu’il s’agissait d’Albert Paraz qui, comme Boudard, était tuberculeux et faisait des séjours en sanatorium.
Albert Paraz écrivait au début des années 50 des livres, à la fois policiers, érotiques et argotiques, chez André Martel (“Une fille du tonnerre”, “L’adorable métisse”, “Villa Grand Siècle”,…) et c’est d’ailleurs à lui que Boudard a dit devoir sa vocation pour écrire.
Pierre Laurent Brenot (1913-1998) est mis en avant pour les dessins de pin-up sur les couvertures de ces livres érotiques : si Brenot a effectivement dessiné beaucoup de pin-up, c’est essentiellement dans les revues de type Paris Flirt, Paris Hollywood, Le Rire, La vie Parisienne,… qu’on les retrouve. Il signa quelques couvertures chez André Martel – dont celle de “Schproum à Casa” d’Albert Paraz, et une des rares pin-up de couverture telle que décrite par Boudard se trouve être celle de “Faut bien qu’on croûte” d’Eugène Moineau publié chez Armand Fleury.
Au beau milieu des années 50, au moment donc où Alphonse Boudard tentait sa première expérience littéraire, les pin-up des illustrations des romans dits “érotiques” étaient majoritairement signées de Wulf, Aslan… et bien évidemment Jihel qui illustra la quasi totalité des érotiques des éditions PIC / CPE à partir de 1952.

«On trouvait un titre alléchant, et à l’intérieur, il fallait une histoire, ou une idée, sept à huit chapitres, si tu veux, et, à chaque fois, une conclusion dans un lit. Le système était le suivant : on prenait une héroïne dans le genre de Caroline Chérie de Jacques Laurent, et elle avait tout un tas d’histoires avec des mecs… des mecs différents pour que ce soit attrayant. Dans un chapitre, elle avait affaire à un duc, et puis un plombier venait réparer sa baignoire, et après elle se faisait sauter par un truand.»
Voilà donc “dévoilée”, pour ceux qui ne le sauraient pas, la méthode pour écrire un livre érotique… Le titre a visiblement son importance : il faut “allécher” le lecteur potentiel ! Pour prendre le cas des titres édités par Pic, il est sûr que ceux de la Collection “La Mante” (ca. 1950) : “Les points sur les i”, “Comme sur des roulettes”, “Les dés sont jetés”,….sont bien loin des performances d’accroche créées par “Délire sexuel”, “Le roman d’une obsédée”, “Sous le fouet du plaisir”,… du même éditeur… mais trois ans plus tard !

«(C’est un peu la trame des films pornographiques d’aujourd’hui). Oui, sauf que là, ça n’allait pas loin, parce qu’il fallait faire gaffe.»
Un premier niveau de censure avait été institué à l’époque par l’interdiction décrétée par voie administrative par le Ministère de l’Intérieur, sur demande de la Commission de Surveillance - commission qui se réunissait à peu près une fois par trimestre pour examiner les ouvrages licencieux triés par le secrétariat de la Commission. Étaient jugés “tolérables” les romans dans lesquels figuraient certes des scènes sexuelles, mais à condition qu’elles fussent courtes, suggérées plus que décrites avec précision, et non répétitives d’un bout à l’autre du roman. Les ouvrages “érotiques” édités par Pierre Pic eurent la réputation d’être, au fil des années 50, de plus en plus “audacieux”… et furent par voie de conséquence de plus en plus “interdits”.

«L’éditeur, c’était un bonhomme qui s’appelait Pic – c’était les éditions Pic. Il s’était installé, rue René Boulanger, dans le fond d’une cour avec sa mémère… Elle faisait la cuisine dans un coin, sur sa cuisinière à charbon… elle préparait le ragoût, le pot-au-feu… Il y avait aussi un petit clébard, un loulou blanc (enfin d’un blanc un peu crasseux), et puis le complice du couple : l’emballeur.»
L’éditeur :  un “bonhomme”…, avec sa “mémère”, qui fait la cuisine dans un coin ; le “clébard” – d’un blanc un peu crasseux ; et “l’emballeur” – le complice. Voilà comment Boudard décrit l’équipe de la CPE ! On imagine à la lecture de cette description la piètre prestance physique et le peu d’honorabilité qu’il convient de donner aux personnages et à la maison d’éditions, loin des Plon et des Flammarion pour lesquels Boudard écrira plus tard.
Le “complice”, c’est Ferdinand Paquin, qui demeurait non loin de la rue René Boulanger et qui était certainement le responsable de l’imprimerie, voire l’homme à tout faire de Pic, à l’époque où Boudard pouvait aller et venir à la CPE. Il deviendra gérant de la maison d’éditions en avril 1958, en remplacement de Georgette Pic, qui elle-même avait remplacé son mari à la gérance de la société. On n’est jamais trop prudent quand il s’agit de brouiller les pistes…

«Ils avaient une camionnette pour aller faire imprimer les bouquins. Ils les livraient ensuite sur les quais… il y avait des tas de points de vente comme ça… Ça ne marchait pas mal, tu sais.»
Aux dires de Boudard, il semble que les romans de la CPE n’étaient pas imprimés au fameux 80 de la rue René Boulanger, mais ailleurs, puisqu’on allait les chercher en camionnette.
Si c’est de l’imprimerie située rue René Boulanger que sortirent les petits fascicules de récits complets édités à la fin des années 1940, il est possible que la taille des locaux et les performances des machines de l’imprimerie ne suffirent pas pour pouvoir imprimer et/ou façonner des volumes plus conséquents comme les traditionnels romans de 192 pages in 8°.
Les références de fin d’ouvrage se contentaient le plus souvent de n’indiquer que le nom de l’éditeur (P. Pic ou CPE) suivi de l’adresse du siège social, sans fournir d’indication sur l’imprimerie façonnière.
Le circuit de livraison était lui aussi artisanal. Visiblement, Pic n’utilisait pas le circuit des NMPP pour distribuer ses titres (pas d’apposition du sigle N.M.P.P. au dos des ouvrages) – certainement un moyen pour passer inaperçu compte tenu des titres et des illustrations de couverture. De ce fait, le rayon de distribution se trouvait circonscrit au périmètre parisien. Pas de chance ! c’est là justement qu’officiaient les membres de la Commission de Surveillance

«Et pour se donner un aspect d’honorabilité, Pic publiait par exemple le Kãma-Sǔtra, ou bien l’ouvrage du professeur Machin, un traité de sexualité… Enfin tous les trucs tournaient autour de ça.»
Toute la production de la CPE tournait autour du sexe, nous dit Boudard. Les éditions Pic avaient en effet arrêté toutes les autres lignes éditées au début des années 50 : le policier et le roman noir, l’espionnage, le western et la science-fiction. Après avoir publié plusieurs collections érotiques en 1949/1950, il semble que Pic entreprit de donner un nouveau souffle à ce registre éditorial par une réédition en 1952 d’une nouvelle traduction du Kama-Soutra de Vatsyayana {2}. Le titre sera réédité à plusieurs reprises, dépassant les 100.000 exemplaires, ce qui constituera pour la CPE un beau succès éditorial. Tout, dans la maquette de ce titre, concourt à ce succès : l’incorporation d’un texte du Marquis de Sade, l’illustration de couverture et les illustrations intérieures de Jihel, et jusqu’à l’introduction et les notes signées Éric Losfeld sous le pseudonyme de Gilles Dellfos. A croire que c’est Losfeld lui-même qui a soufflé à Pic l’idée de cette réédition… Fort de ce succès, Pic éditera d’autres titres du même acabit : “Le jardin enchanté” (le livre d’amour de l’Orient) en 1954, “Les filles que l’on dit de joies”, de René Delpêche, en 1954 (une enquête sur le milieu de la prostitution), “La conception libre”, du Docteur William Kane, en 1955 (un traité sur la frigidité et l’accouchement sans douleur – l’allusion de Boudard à l'ouvrage du Professeur Machin), “Les liaisons dangereuses”, en 1956, le chef d’œuvre de la littérature libertine écrit par Pierre Choderlos de Laclos et publié en 1782.
Voilà donc pour “l’honorabilité” de la CPE et de Pierre Pic.

«(J’ai donc publié mes premiers livres chez Pic…). Oh, je n’en ai pas écrit des quantités, j’en ai écrit deux sous le pseudonyme de Lucky Desbonnières, et ça m’a coûté une condamnation, que j’ai racontée dans une nouvelle des enfants de chœur.»
Nous y voilà : deux titres - seulement ! - écrits pour Pic, et que Boudard dévoilera à Frank Evrard au cours d’un entretien au milieu des années 1980. Il s’agit de “Parties Fines” – publié sous la signature de Luc Boulay (1957-T1) et “Les grandes ardeurs” – publié sous la signature de Laurent Savani (1958-T2). Alphonse Boudard nous livre le pseudonyme de Lucky Desbonnières, qui fut sans doute le pseudonyme sous lequel il fit parvenir ses manuscrits à l’éditeur ; mais pour des raisons propres à l’éditeur, ce dernier préféra peut-être imaginer d’autres signatures (comme il n’était pas rare à l’époque). Le second roman coûtera une condamnation de deux mois supplémentaires de prison à Alphonse Boudard, et lui inspirera la nouvelle “Outrage aux mœurs”. Dans cette nouvelle, Boudard, qui a sciemment modifié les noms propres, parle du roman “Prisonnières de la chair” qu’il aurait signé Lucie Desvallière – une signature très proche de celle de Lucky Desbonnières. En tout cas, nous ne risquons pas de trouver de si tôt un roman signé Lucky Desbonnières, comme le suggérait Herbulot dans un post de juillet 2009.


Ci-dessus : Recto des jaquettes signées Jihel de "Parties Fines" et de "Les Grandes Ardeurs"

«Mais après, imagine-toi que j’ai su qu’il y avait un tas de zèbres qui allaient chercher du pognon chez le père Pic pour arrondir leurs fins de mois. Il y en avait même un célèbre, qui a écrit plusieurs bouquins pour lui (je l’ai rencontré un jour et on a bavardé), c’était Isidore Isou. Tu vois qui c’est, Isidore Isou ? C’est le type du lettrisme… (…) ; on parlait beaucoup de ce mec-là à l’époque. Et il écrivait des livres… mais on ne gagnait rien avec ces trucs-là… Il avait beau faire ça sur beau papier et dire que ses œuvres allaient dépasser le siècle, il n’y avait pas tellement de clients, il fallait donc qu’il aille faire des bouquins chez Pic.»
Voilà une des sources d’information attestant qu’Isisdore Isou écrivit des romans érotiques pour Pierre Pic. Ses romans se cachèrent-ils parmi les titres des collections de la CPE listés sur le forum ? Pas sûr… peut-être plutôt dans les pornos clandestins qu’éditait Pierre Pic à cette époque, en parallèle à ses éditions “officielles”. Il semble toutefois qu’une des caractéristiques attribuées aux romans érotiques d’Isidore Isou est qu’ils étaient totalement déjantés…

«Quand je travaillais pour Pic, j’apprenais par exemple à utiliser des métaphores pour raconter des affaires sexuelles. Maintenant tout ça, c’est fini ; on écrit : « Il sort sa grosse bite », et puis c’est tout… c’est sans intérêt littéraire. Car ce qui était intéressant surtout, c’était la façon de raconter. Par exemple, moi, j’aimais bien faire des calembours : « Elle avait les seins doux » - à ce niveau-là, tu vois. Et je me marrais en l’écrivant, je racontais des trucs impossibles…»
Dans sa nouvelle “Outrage aux mœurs”, Alphonse Boudard raconte comment il convient de faire pour écrire les passages les plus érotiques” : «Faut se démerder, (…) se défoncer le caisson à la recherche de la métaphore aguichante, l’allusion doucement coquine ! dégauchir l’allégorie adéquate ! l’antiphrase chargée d’érotisme…»

«Je me souviens que j’avais inventé une situation avec une très belle fille nue dans une prairie. Un garde-chasse qui se promenait par là l’observait avec une grande attention. Et ce garde-chasse chassait les vipères (ça, c’est quelque chose que j’avais fait de temps en temps à la campagne : quand j’avais dix, douze ans, j’attrapais les vipères à la main… quand la vipère roupille, on la chope, derrière la tête, on lui fait ouvrir la gueule et on la fait mordre dans une pomme de terre… ou bien on prend un couteau et on lui fait sauter les crochets… et puis, après, on la garde pour faire peur aux petites copines…). Tout d’un coup, le garde-chasse voit une vipère qui rampe vers le cul de la fille couchée dans la prairie. Il n’écoute que son courage et hop ! il attrape la vipère. Après, bien sûr, la fille le récompense de la façon qu’on peut imaginer. Voilà le genre de récit que j’écrivais. J’essayais de faire quelque chose de marrant. J’avais aussi écrit une histoire avec une fille qui avait acheté un appartement mais qui ne s’était pas aperçue qu’il était en face d’une caserne de pompiers : quand elle se foutait à poil, toute la caserne était en émoi. Je cherchais toujours des idées de ce genre pour agrémenter le sujet.»
Le hic est qu’on ne retrouve aucune des deux situations décrites par Boudard, ni dans Parties Fines, ni dans Les Grandes Ardeurs…On peut penser que Boudard a pris quelques libertés avec ses souvenirs, ce qui paraît étonnant tant sa mémoire semble infaillible dans ses récits autobiographiques postérieurs. On peut aussi imaginer que l’éditeur ait fait quelques coupures dans le texte original, ce qui est peu probable…, ou que ces situations se retrouvent dans un titre différent, ce qui voudrait dire dans ce cas que Boudard - s’il n’a bien écrit que deux romans chez Pic - n’aurait pas écrit Parties fines, mais un autre titre. Cette hypothèse me vient en constatant que les styles d’écriture de Parties Fines, publié en 1957, est radicalement différent de celui des Grandes Ardeurs, publié un an après seulement. Ces deux romans ayant eux-mêmes un style très différent de ce qu’on découvrira ultérieurement comme étant le style “Boudard”. Lui-même dira plus tard qu’il avait refusé de rééditer ces deux titres, n’ayant pas encore trouvé son style. Certes, certes…, mais la question reste ouverte…

«Ça, c’est donc ma première expérience.»
Ainsi se termine le passage sur la première expérience littéraire d’Alphonse Boudard chez Pic.

Cette rétrospective sur ses tout débuts de romancier m’inspire la réflexion et l’interrogation suivantes : Alphonse Boudard ne parle à aucun moment d’Éric Losfeld… Ce dernier affirmait pourtant qu’à cette époque il écrivait à tout va sous pseudonymes chez le père Pic, et que Boudard était son compagnon d’écurie – voire “de chaîne” {3}, tous deux “condamnés” à mettre de plus en plus d’audace dans le piment sexy… Alors, que faut-il penser du silence de Boudard sur Losfeld ?… sur les romans de plus en plus audacieux ?… et sur les pseudonymes impénétrables de son soi-disant compagnon d’écurie ? Dans les clandestins de Pic ?… peut-être…
Espérons que nous n’aurons pas à en arriver à l’hypothèse qu’Eric Losfeld n’aurait rien écrit chez Pic… à part l’introduction à la réédition du Kama-Soutra… ?

Notes :
{1} Alphonse Boudard – Lucien d’Azay : Contre-enquête. Robert Laffont - Paris - 1998 (ISBN 2-221-08740-2) pp. 120-122.
{2} Il semble pertinent de faire un lien entre la future ligne érotique qui sera éditée par Pierre Pic à partir de 1952 avec la série de 8 titres érotiques (sans intitulé de collection) édités à La Porte Saint-Martin en 1951, une maison d’édition que Pierre Pic animait en coulisse. Certains voient même dans cette série de 8 titres la préfiguration - voire le début - de la série de plus de 60 titres qui suivra aux éditions Pic.
{3} Éric Losfeld : Endetté comme une mule ou la passion d’éditer, Paris – Pierre Belfond, 1979. Page 38



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MessageSujet: Re: Collection "Eros" - CPE   Mar 20 Déc - 10:13

Dans un courrier adressé à Pierre Turpin, Boudard indiquait que ces livres étaient pour lui "Sans intérêt." Il ajoutait: "J'ai d'ailleurs commis pour le cinoche et la télé des oeuvrettes pour payer mon loyer et mes impôts. Seuls comptent les livres que j'ai signés seul."
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MessageSujet: Les Grandes Ardeurs d'Alphonse Boudard   Mar 20 Déc - 10:46

Bernard Joubert me rapportait par téléphone avoir écrit à la veuve d'Alphonse Boudard à ce sujet. Elle ne voulait pas que ces (premiers) romans soient réédités. Elle lui répondit que ce roman (Les Grandes Ardeurs) avait été écrit pour de pures raisons alimentaires, qu'il était vraiment malade, qu'il(s) n'avai(en)t pas d'argent, et que, par dérision, il avait pris le pseudonyme d'un de ses copains.
Il y aurait eu un deuxième rédacteur en sanatorium, et un roman qui aurait été écrit à quatre mains... Mais quel rédacteur ?... et quel titre ?
Madame Boudard affirmait que Laurent Savani n'était pas Alphonse Boudard... au sens où ce n'était pas son style.
Elle disait qu'elle s'opposait à ces rééditions car elle était certaine que son mari s'y serait opposé.

Bernard Joubert notait que, somme toute, la première critique d'un ouvrage d'Alphonse Boudard avait été faite par le juge le jour de son procès... (relire la nouvelle).

TontonPierre
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MessageSujet: Re: Collection "Eros" - CPE   

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